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Les Filles du ciel de Bérangère McNeese

Héloïse et ses sœurs

Une nuit, Héloïse (Héloïse Volle), 15 ans, en fugue d’un centre pour jeunes délinquants et fraîchement enceinte, se retrouve seule dans une ville qui n’est pas la sienne et n’a nulle part où aller. Blessée lors d’une altercation dans une gare, elle fait la connaissance de Mallorie (Shirel Nataf), 20 ans, qui lui vient en aide et la ramène chez elle, où elle vit avec son bébé et deux autres jeunes femmes, Mona (Mona Bérard), ancienne toxicomane, et Jenna (Yowa-Angélys Tshikaya). Dans les jours et les semaines qui suivent, alors qu’elle est recherchée par les autorités, Héloïse décide de rester avec cette « famille adoptive ». Elles forment une tribu au sein de laquelle tout est partagé, se protégeant les unes les autres contre le reste du monde. Le « Ciel » du titre, c’est le nom qu’elles donnent à leur appartement, situé au dernier étage d’un grand immeuble. Leur quotidien est fait de débrouille : Mallorie et Jenna travaillent comme masseuses dans une boite de nuit, Mona comme caissière. Ensemble, elles ont réussi à créer un cocon douillet qui ressemblerait presque au bonheur, en respectant trois règles importantes : - on ne ment pas ; - on laisse ses problèmes à l’extérieur ; - on partage l’argent à parts égales. Mais l’omerta sur leurs blessures passées pèse de plus en plus lourd sur ces jeunes femmes si solides et pourtant si fragiles, émancipées et pourtant immatures.

Premier long métrage écrit et réalisé par l’actrice Bérangère McNeese (qui avait déjà signé quelques courts et épisodes de séries – et qui n’apparaît pas ici), Les Filles du Ciel décrit avec sensibilité la naissance d’une amitié à quatre presque fusionnelle, et explore les mécanismes qui vont, peu de temps après, la rendre toxique. Cette nouvelle vie rend à la timide Héloïse une joie de vivre qui risque bien de n’être qu’éphémère. Accompagnant ses amies, elle devient elle aussi masseuse, malgré son âge, en toute illégalité. Et quand les trois autres la poussent à mener sa grossesse à terme (lors d’une scène assez drôle chez une gynécologue dépassée interprétée par Anne Coessens), Héloïse, elle, hésite… Bientôt, des complications au travail, des petites jalousies et le caractère autoritaire de Mallorie viennent gâcher ce tableau idyllique. Entre Héloïse et Mallorie en particulier, c’est une relation amour / haine qui s’installe.

Grande gueule, revêche, extravertie, fonçant dans la vie les yeux fermés et sans réfléchir, Mallorie est un sacré personnage de cinéma. Pour elle, seules ses « sœurs » (et son bébé) comptent, mais son tempérament de feu contraste fortement avec celui de sa nouvelle colocataire, plus paisible, mais aussi beaucoup plus vulnérable. Personnage complexe, parfois difficile à aimer, Mallorie parle mal, se croit toute permise, impose sa loi et fait des bêtises sur un coup de tête, par exemple se faire tatouer n’importe quoi sur le corps : « J’ai plein de tatouages qui ne veulent rien dire, mais je m’en fous ! »… Elle semble tirer sa force de son insouciance, de son irresponsabilité, de son immaturité, de son côté « rentre-dedans ». Rassurante lorsqu’on l’a pour amie, effrayante lorsqu’on se la met à dos, son attitude n’est cependant qu’un mécanisme de défense. Mais lorsqu’elle blesse ses camarades, tantôt volontairement, tantôt par maladresse, la rupture semble irrémédiable…

Interprété par quatre épatantes jeunes actrices, le film de Bérangère McNeese est le portrait émouvant, tout en délicatesse, de filles bien trop jeunes pour être livrées à elles-mêmes, sans grande éducation ou perspective d’avenir, mais qui tentent tant bien que mal, dans l’adversité et malgré de nombreux obstacles, de préserver leur famille d’adoption. Cette ode à l’entraide au sein d’une sororité tantôt salvatrice, tantôt toxique s’avère souvent poignante, mais, derrière le drame, la cinéaste n’oublie jamais l’humour (certains dialogues sont hilarants) et l’émotion. Un premier essai remarquable.