Cinergie : Pouvez-vous nous expliquer qui sont les yézidis et quel est leur lien avec les Kurdes ?
Jasna Krajinovic : Les yézidis sont les membres d’une communauté religieuse très ancienne, le yézidisme, une foi monothéiste née il y a environ 5 000 ans en Mésopotamie. Leur langue maternelle est le kurde, ce qui les rattache culturellement aux Kurdes. Cependant, tous les Kurdes ne sont pas yézidis, et tous les yézidis ne se définissent pas uniquement comme Kurdes. Leur identité est à la fois religieuse, culturelle et linguistique. Les yézidis ont été victimes de violences spécifiques en raison de leur religion, considérée comme hérétique par certains groupes dominants. Sous l’Empire ottoman, pendant le régime de Saddam Hussein, et plus récemment avec Daech en 2014, ils ont subi des massacres, des déplacements forcés et des tentatives d’éradication. Les Kurdes, eux, ont été persécutés en tant que groupe ethnique, notamment pour leurs revendications politiques et territoriales. Les yézidis cumulent donc souvent les deux types de persécutions : ethnique et religieuse.
C. : Quel rôle joue la région de Sinjar dans l’histoire des yézidis ?
J. K. : Sinjar, au nord-ouest de l’Irak, est le berceau historique des yézidis. La montagne qui surplombe la ville a servi de refuge pendant des siècles. Grâce à leur connaissance intime du terrain et à des réseaux souterrains, ils ont pu échapper à de nombreux envahisseurs, des Ottomans à Saddam Hussein, en passant par Daech. Aujourd’hui, Sinjar reste un symbole de résistance, mais aussi de vulnérabilité face aux conflits modernes. La photographe américaine Suzanne Maiselas a joué un rôle clé en documentant les traces du génocide kurde sous Saddam Hussein dans les années 1990. Elle a capturé des images de familles kurdes et yézidies, souvent contraintes de cacher leur identité, ainsi que des objets et photos abandonnés, témoignant de l’effacement culturel. Son travail, exposé notamment à Anvers, a inspiré des artistes et réalisateurs à rendre compte de la disparition progressive de ces peuples. Plusieurs facteurs expliquent le déclin de ce peuple : les génocides répétés, la diaspora forcée, la perte des repères culturels chez les jeunes générations, et l’absence de protection internationale. Malgré leur résistance historique, les yézidis peinent à survivre en tant que communauté unie et culturelle distincte.
C. : Dans votre film, comment avez-vous choisi de représenter cette réalité ?
J. K. : J’ai voulu montrer à la fois la beauté et la fragilité de la culture yézidie, en filmant des temples cachés et la montagne de Sinjar. Ces lieux symbolisent leur histoire, mais aussi les menaces actuelles, comme la présence de drones turcs. Mon objectif était de témoigner de leur existence, de leur résistance, mais aussi de l’urgence de préserver leur mémoire avant qu’il ne soit trop tard. Je veux alerter sur la disparition silencieuse d’un peuple et d’une culture uniques. Les yézidis, comme d’autres minorités, sont les victimes collatérales des grands conflits. Leur histoire nous rappelle l’importance de la mémoire, de la résistance, et de la solidarité internationale face à l’oppression.
C. : Rashid est un jeune yézidi qui a survécu au génocide perpétré par Daech. Pouvez-vous nous expliquer pourquoi vous avez choisi de suivre son parcours ?
J. K. : Je voulais donner la parole à un enfant, car les témoignages d’adultes – femmes ou hommes – sont déjà plus fréquents. Ce qui m’intéressait, c’était de comprendre ce qui reste, ce qui s’imprime dans la mémoire et l’imaginaire d’un enfant ayant survécu à un génocide. Comment vit-il, comment survit-il, comment rêve-t-il après une telle expérience ? Rashid avait 8 ans quand Daech l’a enlevé. Il a passé deux ans en prison, dont un an et demi sous terre, sans voir la lumière. Son histoire est celle d’une enfance volée, mais aussi d’une résilience incroyable. Rashid a été forcé d’oublier sa langue, le kurde, et sa religion, le yézidisme. Daech lui imposait de parler arabe et de pratiquer l’islam. Il était même enrôlé, à 8 ans, pour devenir un soldat de Daech. À son retour, il a dû réapprendre sa langue et sa religion grâce à sa grand-mère et aux fêtes yézidies. Son cas montre comment les yézidis sont ciblés à la fois pour leur identité kurde et pour leur foi, deux éléments que Daech voulait éradiquer.
C. : Comment avez-vous rencontré Rashid ? Quel a été le déclic pour en faire le sujet de votre film?
J. K. : Je ne suis pas partie en Irak avec l’intention de faire un film sur les yézidis. J’étais d’abord intéressée par les jeunes revenant de Syrie après la chute de Daech. Mais à Erbil, j’ai réalisé que ce n’était pas le bon angle. J’ai voulu me rendre à Sinjar, où j’ai rencontré des femmes survivantes, anciennes esclaves sexuelles de Daech. Leurs témoignages étaient poignants, mais je ne voyais pas comment en faire un film. Tout a changé quand j’ai visité le temple de Chalmira, sur la montagne de Sinjar. Là, j’ai ressenti un devoir de raconter cette culture, cette résistance. Le lendemain, avant mon départ, on m’a présentée à la famille de Rashid. En le voyant, j’ai eu comme un flash : pour moi, c’était le début d’un film. Rashid, lui, refusait de témoigner, disant : « Si je te raconte, je vais pleurer, et toi, tu vas rentrer en Belgique, mais moi, je continuerai à pleurer. » Il m’a écrit une lettre avant que je parte où il disait que ce qui est arrivé aux yézidis est triste et terrible. « Nous n’étions pas unis, pas solidaires. La terre de Sinjar cache des horreurs, des dépouilles, des corps. Le pire, c’est ce qui est arrivé aux femmes, aux sœurs, aux mères yézidies. Ça, je ne l’oublierai jamais. »
C. : Quelle est la situation des familles yézidies aujourd’hui, notamment pour celles dont les enfants sont encore détenus ?
J. K. : Beaucoup de familles reçoivent des propositions de rachat pour leurs enfants, via des passeurs qui spéculent sur leur désespoir. Les prix sont exorbitants, et les États, comme l’Irak, ne les aident pas. Les ONG tentent d’agir, mais elles refusent de négocier avec les passeurs. La sœur de Rashid est toujours en Syrie, vendue et revendue comme esclave. Chaque photo envoyée par les ravisseurs est un nouveau déchirement. Je veux montrer l’urgence de ne pas oublier ces survivants. Rashid, comme tant d’autres, porte en lui la mémoire d’un génocide, mais aussi l’espoir d’une reconstruction. Pourtant, le monde semble les abandonner. Leur histoire nous rappelle que la barbarie ne s’arrête pas avec la fin des combats : elle continue de détruire des vies, des familles, des cultures.
C. : Vous dites que, après un génocide, « tous les acteurs abandonnent la scène et on voit les coulisses dénudées ». Que voit-on vraiment à Sinjar, une fois les caméras parties et les projecteurs éteints ?
J. K. : On voit une ville en ruines, toujours sous tension, toujours convoitée. Sinjar n’est plus un champ de bataille actif, mais c’est un territoire où se croisent les appétits militaires de l’Irak, de la Turquie, de la Syrie, et même des résidus de Daech. Les yézidis, survivants du génocide, tentent de vivre entre ces forces, dans une ville divisée en zones contrôlées par des factions armées. Les checkpoints, les drones turcs, les soldats omniprésents : tout rappelle que la paix n’est qu’une illusion.
Et puis, il y a Rashid. Un garçon qui essaie de grandir, de rêver, de se projeter dans l’avenir. Il veut devenir un homme, avoir une profession, être « comme tout le monde ». Mais comment construire une vie normale quand ton enfance a été volée, quand ta sœur est toujours prisonnière, quand ta ville est une poudre à canon ? Rashid incarne cette tension : il est là, présent, mais son avenir ne peut pas prendre racine à Sinjar.
C. : Vous ne saviez pas, en commençant ce film, que Rashid serait forcé de quitter Sinjar. Pourquoi était-il si important de montrer cette impossibilité de rester ?
J. K. : Parce que c’est le cœur du drame des survivants de génocide : ils ont survécu, mais ils n’ont plus de place. Les yézidis de Sinjar sont de moins en moins tolérés, de plus en plus menacés. Rashid a réappris sa langue, sa religion, il a essayé de se reconstruire, mais la réalité est cruelle : Sinjar ne lui offre aucune sécurité, aucune perspective. Il doit partir, se déraciner à nouveau, perdre ce qu’il avait commencé à retrouver.
C’est une histoire qui se répète. En Bosnie, en Tchétchénie, partout où il y a eu génocide, les survivants sont souvent contraints à l’exil, parce que les tensions reviennent, parce que les acteurs du génocide sont toujours là, prêts à tout recommencer. Rashid le sait, ses amis le savent : l’horreur peut se reproduire. Et c’est ça, la tragédie : survivre ne suffit pas. Il faut aussi pouvoir vivre. L’oubli permet aux bourreaux de revenir. En Tchétchénie, Poutine a réussi à effacer le génocide des mémoires. En Bosnie, les tensions sont de nouveau très fortes. À Sinjar, les drones turcs, les factions armées, l’absence de protection internationale : tout est en place pour qu’un nouveau drame se produise. Dans mon film Un été avec Anton, que j'ai tourné en Russie cinq ans après le génocide thcètchène, on voit un jeune garçon, Anton, qu’on entraîne à tuer des Tchétchènes, « au cas où » ça serait nécessaire. À Sinjar, Rashid et ses amis disent la même chose : tout peut recommencer. Les signes sont là. Les signaux sont là. Mais le monde ne regarde plus.
C. : Un moment symbolique du film : une institutrice vient donner des cours à Rashid, qui n’a pas pu aller à l’école pendant des années. D’abord enthousiaste, il se bloque soudain, incapable d’écrire, de parler. Le trauma resurgit, sans prévenir, et tout s’arrête.
J. K. : Ce moment résume tout. Rashid veut apprendre, avancer, être comme les autres. Mais son passé le rattrape. C’est ça, vivre après un génocide : des éclats de joie, des silences, des blocages. On ne peut pas prévoir quand le trauma va frapper. On ne peut pas toujours le nommer. Mais il est là, toujours.
C. : Surtout que la phrase que l’institutrice lui demande d’écrire est particulièrement forte : « La connaissance est dans la lumière, l’ignorance est l’obscurité », et il se fige.
J. K. : Ce moment est le cœur du film. Rashid bascule dans l’ombre, comme s’il retombait dans la prison de Daech, dans le noir, dans l’horreur. Ce n’est pas un silence vide, c’est un silence chargé de tout ce qu’il ne peut pas dire. Pendant le montage, on me suggérait de couper ces plans où il erre dans sa tête, où il semble absent. Mais c’est justement là que réside la vérité de Rashid : le génocide ne s’exprime pas par des mots, mais par des corps, des regards, des silences. Ces instants où il « n’est plus là » sont ceux où le trauma resurgit. Filmer ces silences, c’était filmer l’invisible – ce qui reste quand tout a été détruit.
Rashid a deux visages. Quand il dessine la prison de Daech ou qu’il raconte son enfermement, il le fait avec une dignité bouleversante, sans une larme. Puis, soudain, il rit, il vit, il s’illumine – comme si la vie reprenait ses droits. Mais ces moments de grâce sont fragiles. Un mot, un souvenir, et tout s’éteint. Ce qui m’a frappée, c’est sa capacité à rêver malgré tout – et en même temps, l’impossibilité de réaliser ces rêves à Sinjar. Il veut être un adolescent comme les autres, mais Sinjar ne le lui permet pas. Son corps même porte cette contradiction : ses yeux bleus, ses cheveux clairs, qui le distinguent et le rendent vulnérable dans une région où la différence est dangereuse.
C. : Pourquoi était-il si important de montrer Rashid dans son quotidien, et pas seulement comme «victime» ?
J. K. : Parce que le génocide ne s’arrête pas quand les armes se taisent. Il continue dans les ruines, dans les checkpoints, dans les regards des autres, dans l’impossibilité de se projeter. Rashid n’est pas qu’une victime : c’est un garçon qui essaie de grandir, de rire, d’apprendre, malgré tout. Mais à Sinjar, chaque pas est un combat.
Quand il teint ses cheveux en noir pour « ressembler aux autres », c’est un geste désespéré d’intégration – et en même temps, une métaphore de ce que la guerre fait aux identités. Il veut effacer ce qui le rend différent, ce qui le rend cible. Heureusement, ses cheveux ont repoussé… comme un symbole de résistance.
C. : Son départ pour l’Australie marque la fin de votre film. Pourquoi cette issue est-elle à la fois une délivrance et une tragédie ?
J. K. : C’est une délivrance, car Rashid et sa famille échappent enfin à la menace permanente. Mais c’est une tragédie, parce que quitter Sinjar, c’est perdre sa terre, sa mémoire, son identité. Son père reste en Irak, au cas où sa fille Raishin, la petite sœur de Rashid, reviendrait, mais aussi pour ne pas perdre leurs terres. C’est le dilemme de tous les survivants de génocide : fuir pour survivre, ou rester et risquer l’effacement. L’Australie leur offre une sécurité, mais à quel prix ? Rashid devra reconstruire sa vie dans un pays étranger, avec des cicatrices que personne ne voit. Et Sinjar, elle, continuera de se vider de ses yézidis.