Il suit une jeune femme anonyme roulant sur une route quelconque d’une région aux contours brumeux. Le tout ne se révèle d’ailleurs que par quelques traits, parfois plus détaillés, parfois à peine esquissés, comme si l’identification des lieux, des personnes et des objets n’avait qu’une importance toute relative. De fait, distraite par son ongle incarné, elle perd le contrôle de son véhicule et s’enfonce dans une forêt fantasmagorique étrange où elle rencontre son moi passé par le détour de son reflet dans une vitre brisée. Sa blessure la ramène à des blessures enfouies par une sorte de mémoire involontaire. Elle se remémore un passé de mortifications où elle s’infligeait diverses peines en réponse à son mal-être. Alors que les premières scènes introductives maintenaient un mince fil avec la réalité quotidienne, désormais Nantung Lin s’ingénie à dépeindre ces sensations enfouies revenues à la surface à travers une espèce d’expressionnisme abstrait, si on oserait dire, qui s’oriente toujours plus intensément vers des atmosphères horrifiques.
La finalité n’est en effet pas de développer une narration limpide où tout aurait une réponse logique, mais de déployer des sentiments, des affects, des impressions, à partir d’un travail subtil sur la matière. Cela se concrétise par un souci de rendre palpable la déchirure, en rendant sensible le support sur lequel le dessin repose, et également par un travail figuratif où éclate avec force la noirceur des moments ainsi animés. Quiconque cherchera une histoire solidement construite ne pourra donc qu’en revenir déçu, car il n’y a rien que cela : la chorégraphie d’une âme en peine. Cependant, loin d’être un défaut, cette contrainte est une qualité de premier ordre qui fait toute l’originalité et toute la beauté de cette création. De même, si avec un matériau si circonscrit Nantung Lin parvient à ce niveau de richesse, il serait intéressant de voir ce qu’elle parvient à obtenir en s’attaquant à des projets de plus grande envergure.