Sur le tournage de la série Chasseur de terroristes (Hunters)

Dans l’ombre de la traque

À Bruxelles, le tournage de Chasseur de terroristes (Hunters) replonge dans les interventions menées après les attentats de 2015 et de 2016. Inspirée de faits réels, cette série réalisée par Mathieu Mortelmans délaisse le déroulé des opérations, s’attardant sur ceux qui les ont menées : les policiers des unités spéciales.

Rues coupées à la circulation, barrières Nadar - et régisseurs en guise de blocage -, silhouettes en civil qui se fondent dans le décor. Et puis, en quelques secondes, tout s’accélère. Une voiture freine brusquement, des hommes surgissent, armes au poing, plaquent un suspect contre une vieille porte de garage. L’intervention est rapide, maîtrisée et réglée au millimètre. Mais le doute s’installe immédiatement. Ce n’est pas lui. Pas la bonne cible ! L’équipe se relève, se regarde à peine, déjà prête à repartir. On ajuste un détail, on replace un véhicule et on recommence.

À quelques mètres, un habitant observe la scène, intrigué. Un peu éméché, semble-t-il. Puis il lâche, un peu agacé : "Mais qu’est-ce que c’est que ce tournage à la c... ?" La réaction ne tarde pas. Une policière chargée de sécuriser le périmètre s’approche calmement et lui demande de rentrer chez lui. Le tournage se poursuit.

Car ici, tout se passe en pleine rue. Il faut parfois rappeler que ce qui se déroule sous les yeux des passants n’est qu’une fiction. Les armes sont factices, les gestes sont répétés et les cris sont contrôlés. Pas toujours évident pour ceux qui se promènent par hasard. D’autant que les scènes rejouées renvoient à une période encore sensible. À plusieurs reprises, des passants nous interpelleront, comme si nous faisions partie de l'équipe : "Mais dites, c’est un tournage ?" "Oui", répondra-t-on chaque fois, évidemment. Non sans se demander ce que cela pourrait bien être d’autre...

Niet filmer !

"Ce sont quand même des sujets qui ne sont pas évidents. Ça nous ramène à toute cette période. Ce n’est pas marrant," reconnaît l'acteur Pierre Gervais, récemment révélé à un large public par la série Ceci n'est pas un crime. Celui-ci, incarnant un membre de la brigade d’intervention, évoquera avec nous un tournage à la fois exigeant physiquement et chargé émotionnellement.

Sur le plateau, les journées s’organisent avec minutie, via de nombreuses répétitions, la circulation bloquée et des déplacements rapides d’un décor à l’autre. Et une autre contrainte, plus inattendue : les ...téléphones ! Un membre de l'équipe arpente la rue, priant les passants et les habitants du coin de ne pas filmer. Mais la mission est quasi impossible. Car entre les fenêtres, les balcons et les étages supérieurs, les regards se multiplient. À peine une demande formulée qu’un autre smartphone apparaît ailleurs, hors de portée.

Raconter sans héroïser

Développée sur plusieurs années, Chasseur de terroristes (Hunters) s’inspire du livre éponyme de Lionel D. et Annemie Bulté, ancien membre des unités spéciales pour le premier, journaliste pour la deuxième. Le scénario est signé Chloé Devicq (Ennemi Public, Ethernel) et Domenico La Porta (Le Dossier Maldoror, Le Faux Soir), avec la participation de Lionel D. lui-même, qui accompagne le projet pour en garantir la justesse. Le récit s’ancre dans ces 450 jours qui séparent les attentats contre Charlie Hebdo de ceux de Bruxelles.

Très vite, le projet s’est éloigné d’une reconstitution classique."Ce n’est pas un récit héroïque. Ce qui nous intéressait surtout, c’était de montrer que derrière le casque et le gilet pare-balles, il y a des êtres humains vulnérables," explique le producteur Jacques-Henri Bronckart.

Ce déplacement du regard structure l’ensemble du projet. Sous la direction de Mathieu Mortelmans, parfait bilingue et rodé dans le genre policier (Grond, Unité 42, De Bunker...), la série articule deux dimensions : celle de l’action - avec les interventions, les arrestations et cette tension permanente - et celle, plus intime, de ce que ces situations produisent chez les individus. De la fatigue à l'usure, en passant par le doute, voire le déséquilibre."Mon objectif n’est pas seulement de montrer les coulisses, mais de faire ressentir l’impact émotionnel de cette période," précise le réalisateur. "On se sent responsables de la manière dont on raconte cette histoire." Les scènes alternent entre des opérations brutales et des moments plus calmes, sans que l'intensité ne disparaisse jamais totalement. Et en arrière-plan, le contexte médiatique reste présent.

Créer un groupe

Le casting réunit des visages assez familiers du paysage belge, à commencer par Matteo Simoni (l'inoubliable Rocco Granata de Marina), Jonas Bloquet (nommé aux César pour Elle), Louis Talpe (Ne tirez pas), Laura Sépul (Attraction) ou encore Veerle Dejaeger (The Pod Generation), aux côtés de Pierre Gervais déjà évoqué. Un ensemble volontairement bilingue, à l’image du projet, coproduit par la RTBF et la VRT, façon 1985, façon Haemers aussi, fraîchement mis en boîte.

Pour les acteurs, cette approche passe d’abord par un travail collectif. Car Chasseur de terroristes (Hunters) repose sur un groupe davantage que sur une figure centrale. "C’est vraiment un projet choral. On fonctionne comme une équipe," souligne Pierre Gervais.

En amont du tournage, les comédiens ont suivi une préparation physique et technique, avec un apprentissage des gestes, le maniement des armes et des déplacements en intervention. Mais aussi un travail plus psychologique. "On nous a par exemple expliqué qu’il y a une porte, et que derrière, il y a probablement la mort. Mais qu’il faut quand même l’ouvrir. C’est une mentalité qu’on ne peut pas vraiment saisir, mais qu’on essaie de toucher," poursuit-il. "Si tu te poses trop de questions, tu ne fais plus ce métier. Tu dois être une machine.”

Au plus près du réel

Cette immersion se ressent rapidement. Entre acteurs francophones et néerlandophones, les échanges se font naturellement. "On a créé une vraie osmose. On se marre beaucoup, malgré ce sujet assez lourd", observe Jonas Bloquet. "Quant à mon personnage, on le suit en permanence. Et c’est un peu une chute aux enfers."

Ce travail collectif est au cœur de la mise en scène de Mathieu Mortelmans. Sur le plateau, le réalisateur déambule, observe et ajuste, veillant à faire vivre chaque scène, à travers une variation dans un regard, voire par un léger décalage dans un déplacement. Mais ce souci d’authenticité traverse l’ensemble du projet. La présence d'un ancien membre des unités spéciales comme conseiller technique garantit d'ailleurs la crédibilité des situations. Le moindre geste, la moindre posture et le moindre déplacement sont pensés pour correspondre à la réalité des opérations.

Certaines scènes sont même tournées dans des lieux très proches de ceux où les événements se sont réellement déroulés. Un choix assumé, renforcé par l’utilisation d’archives, qui ancre encore davantage la fiction dans une mémoire récente, encore sensible.

Un projet ambitieux

Produite par Versus, mais aussi par Los Morros - la société d’Adil El Arbi et Bilall Fallah - et Caviar, Chasseur de terroristes (Hunters)s’inscrit dans une dynamique industrielle bien élaborée. La série, outre les deux chaînes publiques, a HBO Max comme partenaire plateforme et Fremantle à l’international. Impliqués, aussi: le Tax Shelter belge, les fonds régionaux (screen.brussels, Screen Flanders, Wallimage), Creative Europe et les Néerlandais de Lemming.

Le tournage de 65 jours, réparti entre Bruxelles, Liège et la Wallonie entre janvier et fin avril, mobilise des moyens conséquents, pour un budget d’environ 7,9 millions d’euros. Un niveau d’ambition encore rare pour une fiction belge, mais qui reste soumis à des contraintes fortes. “Cela reste un exercice permanent d’équilibriste,” résume Jacques-Henri Bronckart. “On a dû être très créatifs avec les moyens.”

Un élément frappe aussi dans le montage du projet : la série n’a bénéficié ni du soutien de la Fédération Wallonie-Bruxelles, ni du Fonds Audiovisuel Flamand (VAF), une situation que regrette le producteur. Un paradoxe pour un récit ancré dans une histoire locale forte, porté dans une dynamique très internationale. La série avance ainsi avec des ambitions élevées, des moyens comptés et des attentes fortes des diffuseurs. À un moment où le secteur est en questionnement, et où rendre visible son projet constitue plus que jamais le principal défi.

Montrer ce qu’on ne voit pas

Dix ans après les attentats, la question du regard reste centrale. Pourquoi revenir aujourd’hui sur cette histoire ? Pour l’équipe, la réponse tient dans ce qui n’a pas été montré. "Ces hommes sont invisibles. On les voit avec des cagoules, mais on ne voit jamais leur visage," rappelle Bronckart. En choisissant de s’intéresser à cette part d'ombre, la série déplace le récit, sans forcément vouloir raconter à nouveau ce que l’on sait déjà. Mais plutôt à éclairer des choses méconnues du grand public, et dessiner autre chose qu’un simple thriller. Puisque l'idée est de sensibiliser sur ce que ces tristes événements ont laissé derrière eux. La diffusion est prévue pour janvier 2027.