De la ténacité
Ténacité : Définition
1. Caractère d’une personne qui montre de l’opiniâtreté, de la constance dans ses idées, ses projets, ses actions.
2. Résistance à la rupture, qualité de solidité d'un matériau. En général, un matériau tenace est peu fragile (mais dans certains cas, cela n'est pas vérifié).
| Pierre Santos s’est autoproclamé cinéaste autodidacte. Son parcours est jonché de choses curieuses, une année à l’IAD, une école de mécanique de haute précision, du pioche pioche de cours à l’ULB dans diverses sections jusqu’à l’école Horta. Egyptologie, philosophie, soudure, musique, il a tout mis dans un grand sac pour prendre enfin une caméra et tourner des films qu’il veut « expérimentaux ». Son ambition ? Réunir la poésie et le cinéma. Pas simple ! Seul, il continue son chemin et est en train d’écrire son sixième court métrage. |
Petit enfant deviendra grand... enfant
Enfant, Pierre n’a pas accès aux dessins animés. Son frère, de douze ans son aîné, a horreur de ça et lui montre, alors qu’il n’a que 6 ans, Soleil vert, film d’anticipation de Richard Fleischer qui l’intrigue et le traumatise. Après cette expérience, ses parents feront un peu plus attention à ce qu’ils mettront sous ses yeux. Pour l’aider à s’endormir, sa mère lui projette des films en super 8 moins éprouvants et qui vont bercer ses rêves. En grandissant, il se prend de passion pour la série de courts métrages de 26’ présentée par Alfred Hitchcock sur FR3. Peu après, il découvre Prospero’s book de Peter Greenaway. Cette histoire shakespearienne lui fait entrevoir un monde qu’il ne soupçonnait pas, expérience renouvelée lors de la découverte de Au fil du temps (Im Lauf der Zeit) de Wim Wenders, qui le pousse à essayer de comprendre comment on arrive à faire « ça ». La curiosité est née.
De la cinéphilie au passage à l’acte
Il aurait pu prendre le chemin habituel, mais il est mal embarqué dans ses études. À quatorze ans, il entre dans une filière technique qui ne l’intéresse pas. Il loue des films à la médiathèque et passe son temps à absorber des images.
À 17 ans, l’idée de devenir cinéaste le pousse à rattraper son retard. Il prend des cours privés pour réintégrer la filière « normale ». Pendant ce temps, il travaille comme ouvrier soudeur puis ouvrier spécialisé à la STIB jusqu’en 2000. L’expérience lui fait comprendre l’importance du travail en équipe et le respect des limites du savoir-faire de chacun.
Il parvient à relever le défi qu’il s’est donné et réussit le concours d’entrée de l’IAD mais abandonne au bout d’un an : « J’avais tellement fait de chemin seul, j’avais tellement marché, que j’ai décidé de continuer seul. Je voulais faire ce que je voulais. Tout à coup, un système se mettait en place autour de moi et mon sentiment ne pouvait pas entrer dans ce système. Je ne pouvais pas faire selon LES règles, je voulais faire selon mes règles. »
Il refuse donc d’apprendre un métier, et choisit de s’exprimer librement. Il avoue que l’IAD lui a quand même donné des pistes, l’a orienté dans son travail.
Il s’inscrit alors à l’ULB comme élève libre et pioche dans toutes les matières au gré de ses envies. En 2001, il décide de prendre la caméra pour son premier film, Partir-ici.
Filmer à tout prix ?
Pierre Santos appartiendrait-il à la nouvelle génération de ces Don Quichotte du cinéma décrits par Frédéric Sojcher, ces maçons, projectionnistes, profs de lycée qui transgressent les règles et pour lesquels cinéma et vie sont intimement liés ?
« J’ai un peu de mal avec cette expression de « filmer à tout prix », car il y a une notion de mise en danger derrière ça. Il n’y a pas une mise en danger pour moi, c’est une question de survie, un besoin. C’est ça ou rien, mais ce n’est pas ça ou rien au point de se jeter dans le vide pour quand même le faire et échouer. C’est ça ou rien tout en étant préparé à sauter au bon moment. » Contrairement à ces fous de cinéma qui agissent à l’instinct et dans la précipitation, il veut prendre son temps pour obtenir le résultat qu’il souhaite.
« Je ne veux pas non plus travailler dans l’urgence comme le fait Jean-Jacques Rousseau, par exemple, qui est capable de tourner un film en 24 heures. Je prends mon temps, des semaines quelquefois, pour décider si tel geste est juste. »
Pierre Santos sait ce qu’il veut. Il se décrit comme pointilleux et c’est la raison pour laquelle il tourne exclusivement avec des acteurs professionnels auxquels il proposera une mise en scène dans laquelle ils devront se glisser. Pour lui, le cinéma se crée sur une confiance commune. « Un film ne se réussit pas au scénario, un film se réussit au tournage. Je fais confiance à l’acteur et s’il n’y avait pas d’acteurs, je ne ferais pas de cinéma. Je prends énormément de temps pour choisir mes comédiens parce qu’il s’agit d’être sûr de son coup, et parce qu’un film est extrêmement fragile. »
Fragilité
| Ce qui l’intéresse au plus haut point, c’est la fragilité, la faille. « J’aime mettre le sentiment de solitude en image. Ce qui me plaît, c’est de faire un cinéma où, tout à coup, on s’aperçoit que l’homme est fragile. En tournant Crève-coeur dans ma région d’origine, Charleroi, j’aurais pu montrer des choses violentes, mais j’ai décidé de montrer cet homme de trente ans qui veut vivre comme un ado, qui joue les durs mais qui, en fait, est totalement immature. C’est un peu comme le personnage de Jérémie Renier dans L’enfant. » |
Cinéma et poésie.
Pierre écrit des poèmes depuis toujours et il a voulu faire coïncider poésie et cinéma. C’est la raison pour laquelle des fragments de texte, des mots se propagent dans ses images. Mais suffit-il d’un texte sur une image pour créer un instant poétique ?
« J’essaie de montrer que la poésie existe dans l’ordinaire. Je veux que les gens puissent s’accrocher à une structure traditionnelle compréhensible, une base traditionnelle, et puis y ajouter mes couches, la structure sonore, les mots inscrits pour accéder à l’expérimental. Le cinéma que je défends est un cinéma sensible, artistique. Tout le monde devrait pouvoir avoir accès à un cinéma différent. C’est notre culture qui est en jeu. Le cinéma américain nous met dans la tête des images qui ne sont pas les nôtres. Je m’adresse à des gens libres de frontières cinématographiques.»
Son leitmotiv, une phrase de Spinoza : « Ni rire ni pleurer. Comprendre. »
Le problème de la voix-off
Dans trois de ses films (Saudade, Aou Love et Crève-cœur), Pierre Santos fait usage de la voix-off, censée exprimer ce que les personnages pensent et qu’ils n’exprimeront sans doute jamais. Cette utilisation périlleuse est défendue par le cinéaste.
« J’essaie de verbaliser l’émotion. La voix-off permet d’avoir une transmission intime. Moi, je trouve ça intéressant, mais c’est vrai que ça peut être redondant et dans ce cas, on perd à la fois le texte dit et l’image. Ma voix-off est moins attachée à un personnage qu’au film lui-même. Mais c’est vrai que l’équilibre est difficile à trouver. »
Difficile en effet… Surtout quand à l’image et à la voix-off, vient encore se superposer un texte.
Il a d'ailleurs décidé d’abandonner le procédé dans son prochain court-métrage.
Projet en cours
En plein montage financier, son prochain projet est un court métrage de 20’ intitulé Jusqu'à la fin de ma vie, même un jour de plus avec, dans les rôles-titres, Carlo Ferrante et Stéphanie Van Vyve.
L’histoire ? Un chauffeur de taxi embarque un passager mystérieux qui va le projeter quinze ans en arrière et faire basculer sa vie.
Plus de voix-off donc, mais des mots, toujours des mots…
Sarah Pialeprat