Certains films aux chemins bien balisés facilitent grandement le travail du critique. Il suffit pour lui de déterminer le genre, de faire appel à ses connaissances concernant sa dynamique, de se remettre en tête les personnages types qu’on y trouve, et le voilà tranquillement à se déplacer sur des rails de station en station, bercé par le ronronnement des locomotives. Son papier s’écrira presque tout seul, un peu comme une partie de bingo rondement menée.
En se plongeant dans Once in a Full Moon, le critique érudit se dira alors, dès les premières secondes dans un cabaret rouge vif aux perspectives brisées, « voilà de l’expressionnisme allemand ! », le Cabinet du docteur Caligari lui venant en tête immédiatement comme un réflexe pavlovien. Quand un peu plus tard il admirera la Lune et sa face anthropomorphe, il s’écrira « voilà Méliès et son voyage vers la Lune ! », toujours prompt à sauter rapidement d’une référence à l’autre comme un joueur de Question pour un champion pressé de ne laisser le temps à ses adversaires de répondre avant lui. Et, gonflé d’orgueil, il évoquera avec un soupçon de pédantisme que tout cela lui fait penser à Bertrand Mandico, à ses Garçons sauvages défiant la délimitation des genres, et ensuite à Labyrinth de Jim Henson où Bowie justement incarnait un personnage androgyne dans un monde imaginaire à la plastique semblable… Avant de se rendre compte que lui-même est en train de se perdre dans un labyrinthe, ne sachant plus à quel horizon se vouer, s’égarant de planète artistique en planète artistique sans trouver son allumeur de réverbères pour lui éclairer ce chemin qu’il pensait si bien défini, si bien entretenu, prêt à être foulé sans risquer de se fouler la cheville. Et pourtant, le voilà qui trébuche, qui s’étale, ses références se brisant à ses pieds.
Once in a Full Moon ne peut en effet simplement se comprendre en ornant ses séquences d’étiquettes comme on décorerait un sapin de Noël. Au contraire, il résiste à ces tentatives, montre ses épines, à la fois rose aguichante à l’esprit cultivé et piquante par son côté grotesque, graveleux, d’un érotisme qui frôle la pornographie tout en ne franchissant jamais le pas entre les deux pour conserver l’innocence de son récit. Il ne s’agit après tout que d’un jeune vampire qui cherche à rejoindre son amour la Lune et suit pour cela un périple merveilleux… N’est-ce pas ? Les références dans lesquelles on penserait à l’enferrer sont dès lors bousculées, Méliès sexualisé, Robert Wiene détourné… Pour devenir des couleurs sur une palette d’artiste dans laquelle le pinceau plonge, prend un peu de ceci, le mélange avec cela, au gré des besoins, des désirs, des passions du moment. Once in a Full Moon est ainsi un film queer avant d’être un film expressionniste ou un film mélièsien ou hensonien, ou quoi que ce soit d’autre. Il déploie sa propre grammaire et ses propres codes en puisant dans les ressources des cinémas des premiers temps. Et c’est bien là-dessus qu’il est fascinant tout en le rendant plus intéressant qu’un pastiche de tel ou tel autre cinéaste du passé. Il reprend l’esthétique fracturée de l’expressionnisme pour exprimer une vision autre de l’identité personnelle. Il joue avec le sous-texte sexuel latent perceptible dans le Voyage dans la Lune de Méliès (un projectile allongé qui vient se loger dans une cavité… oculaire certes, mais cavité tout de même) pour en faire surgir tout l’éclat subversif. Il extrait des fragrances singulières du bouquet de ces œuvres sans les trahir, puisque tout était déjà là.
C’est sûrement pour cette raison que le critique érudit abdiquerait à ce stade. De ces compositions naît un univers original – entre animation, conte merveilleux, sexualité débridée, rêve fantasmagorique, émerveillement et transgressions badines – qui pourrait le pousser à la syncope… À moins qu’il n’ait le recul nécessaire pour remettre en cause ses propres catégories et admettre la possibilité qu’éclosent de nouvelles coordonnées artistiques dans des terres à la géographie déjà bien encombrée. À moins qu’il puisse cesser de s’empêtrer dans de fastidieuses réflexions analytiques pour se laisser porter par la poésie toute sélénienne du court-métrage. À moins qu’il puisse renoncer à sa pudibonderie, s’ouvrir à une nouvelle espèce de sensibilité et constater avec émerveillement la cohérence artistique impressionnante et la beauté plastique de ce qui s’expose à ses yeux. « Tant de charme dans des décors en carton-pâte ! », pourrait-il s’écrier. À moins, enfin, qu’il ne s’interroge sur ses propres fondations. Qui sait ?