Cinergie: Manu Gomez, vous n’en êtes pas à votre premier film d’animation. Mais vous souvenez-vous de votre tout premier souvenir en lien avec ce médium?
Manu Gomez: Ma toute première rencontre avec le cinéma d’animation remonte à mes études. Un de nos profs nous a à l’époque proposé une initiation au cinéma, d’animation évidemment, car nous étions alors en études de dessinateur, de peinture, etc. Et c’est ainsi que j’ai réalisé mon premier film d’animation avec deux camarades. Un film en Super 8 autour d’un objet, à savoir une boîte d'allumettes. Notre film, Allumette, gentille allumette, a très très bien marché à l’époque, nous avons fait plusieurs festivals, j’ai même été jusqu’au Québec avec ce film. C’était ma toute première expérience, et elle était effectivement très agréable.
C. : De là, votre envie de retenter l’expérience?
M.G. : Tout à fait. Ce que j’aime avec l’animation, c’est la liberté totale que ce médium procure. En ce qui me concerne, je n’ai pas de contraintes, mais d’attaches, et ne je dois pas faire plaisir à l’un ou l’autre financier, même si j’ai bien sûr des producteurs sur ce film, et je les remercie, car ils ont aidé ce projet à voir le jour. Mais de la manière dont je travaille, c’est bien pour m’aider que ces partenaires sont présents, et non pour m’imposer des choses. Cette liberté, c’est vraiment ce qui compte le plus pour moi, et ce pourquoi j’aime l’animation.
Pour un dessinateur, l’envie de faire du cinéma d’animation vient presque naturellement, et je sentais donc que le dessin animé était pour moi un passage obligé, pour pouvoir donner vie à mes propres dessins.
C. : Pour parler de votre film, Gregor, sélectionné ici à Annecy, comment vous est venue cette idée et qu’est-ce qui vous a donné envie de raconter cette histoire?
M.G. : À l’origine, Gregor devait être un court-métrage un peu gore, dans la lignée de ce que j’avais déjà réalisé. C’est un peu mon fonds de commerce, si on regarde des films comme Ubu par exemple [une animation en image par image de morceaux de viande, NDLR], mais j’adore faire ça. Dans mes films, il y a souvent beaucoup d’humour noir, burlesque, trash, mais toujours avec cette dose d’humour.
L’idée des cannibales est venue d’une extrapolation, en imaginant les grands dégénérés intouchables de ce monde autour d’une table, dégustant des cerveaux humains frais. C’était l’idée de départ, et je l’ai petit à petit développé en partant dans tous les sens, jusqu’à ce que je me retrouve avec un manuscrit de 120 pages. Et c’est là qu’a germé l’idée du long métrage d’animation.
C. : Réaliser un long métrage d’animation, ce n’est pas une mince affaire, comment vous êtes-vous plongé dans cette entreprise, passer du court au long?
M.G. : N’ayant tout simplement pas (ou plus, l’ayant déjà fait par le passé) l’envie de réaliser un long métrage en prises de vues réelles, je me suis lancé dans cette aventure. C’était il y a cinq ans! [rires] Je n’avais pas réalisé l’énormité du travail qui m’attendait, mais en même temps c’est quelque chose qui me plaisait, et sur lequel j’ai véritablement travaillé pendant cinq ans, sept jours sur sept, onze mois sur douze. Normalement, je suis plutôt du genre polyvalent, à travailler sur plusieurs projets simultanément tout en mettant de côté ceux qui m’inspirent moins à un moment donné. Mais pour celui-ci, je me suis imposé une discipline, et je n’ai fait que cela pendant toute cette période. À commencer par neuf mois de storyboard dessiné à la main, pour à peu près 1000 plans. Ensuite, j’ai poursuivi le travail seul, jusqu’au moment où il a fallu rendre le film “diffusable”, c’est-à-dire y intégrer musique, mixage son, etc. C’est là que mes producteurs ont été décisifs et m’ont permis d’achever ce projet.
C. : L’intégralité de l’animation que l’on voit à l’écran a donc été dessinée et animée uniquement par vous?
M.G. : Tout à fait. Et pour moi, cela vient principalement du fait que si je veux m’exprimer à travers le dessin, il faut que cela vienne de moi, de manière très personnelle. Il y a des cinéastes d’animation qui sont plutôt des metteurs en scène, et qui travaillent avec de grands artistes, et c’est bien sûr leur choix, à l’image de Tim Burton. Mais pour moi, ce ne sont pas eux qui font leur film. En ce qui me concerne, le temps passé à expliquer à un ou une autre le type de dessin qu’il doit faire, je préfère l’investir à dessiner moi-même.
D’autre part, c’est évidemment une question de budget également. J’ai démarré avec zéro euro, et on a fini avec presque zéro euro. Je n’aurais donc pas pu payer les gens.
C. : Comment vous sentez-vous aujourd’hui, de retour à Annecy, cette fois avec un long métrage d’animation en sélection?
M.G. : Je suis à la fois heureux, et soulagé. Heureux tout d’abord, car être sélectionné dans cet événement qui est quand même le plus grand festival du monde, c’est le top. Mon rêve, c’était d’être sélectionné ici avec un long métrage, et j’avais déjà envoyé la copie de travail à Marcel Jean, directeur artistique du festival, il y a deux ans en lui demandant: “penses-tu que ce film puisse être en sélection?” Et il m’a rapidement répondu que oui, Gregor pourrait tout à fait avoir sa place à Annecy.
Cette sélection, c’est aussi un soulagement, parce que travailler pendant cinq ans, présenter le film à un festival et que celui-ci le balaie d’un revers de main en disant “c’est un film de merde” (ce qui d’ailleurs, était le titre de mon précédent court-métrage, lui aussi sélectionné à Annecy, et que Marcel Jean a présenté comme tel sur scène), cela peut-être très dur. Heureux, et soulagé donc, et ravi d’être ici aujourd’hui.