Il fallait que ça arrive : dans notre société en perdition où la réussite individuelle est devenue sacrée, avec un niveau d’éducation en chute libre et la popularité des réseaux sociaux, royaume du vide, les « influenceurs » ont fini par remplacer les bonimenteurs d’antan - télévangélistes ou charlatans qui voyageaient de village en village pour vendre leur remède miracle. La formule n’a pas changé : ces gourous des temps modernes hypnotisent les foules avec leur strass, leurs paillettes et leurs discours préfabriqués. Pour Matthieu, ça a commencé avec des vidéos sur YouTube, du style « Comment être plus focus ». Il est maintenant à la tête d’un véritable empire, gagnant des montagnes d’argent en vendant à des personnes vulnérables des formules toutes faites sur la « force intérieure » et « le potentiel infini », des mantras qu’il semble inventer au jour le jour : « Il faut être impatient avec le monde et patient avec soi-même », « Ce que tu veux est ce que tu es », « Ton avenir est plus grand que ton passé », « Une épreuve, c’est aussi un tremplin », et surtout son très inspiré « Fucking go for it! », qui est devenu son slogan…
Ce qui distingue Matthieu de la concurrence, outre son talent d’acteur, c’est qu’il croit dur comme fer à ce qu’il vend, intimement convaincu de sa propre importance, au point d’expliquer à son équipe avec le plus grand sérieux que « Jésus et moi, nous faisons le même métier ». Un complexe messianique qui s’accorde mal avec les accusations d’une sénatrice qui l’humilie publiquement, le confrontant à ses limites et ses mensonges et le sommant d’arrêter de parler en métaphores. Sous le feu des critiques, le jeune gourou s'engage dans une fuite en avant qui le mènera aux frontières de la folie, de la paranoïa et du crime, allant jusqu’à sacrifier son frère aîné (l’accusant d’inceste chez Cyril Hanouna – une invention totale) pour jouer la carte de la victimisation et ainsi s’attirer la sympathie du public.
Yann Gozlan (Un Homme idéal, Boîte noire) signe un thriller tordu qui démonte les rouages de cette nouvelle profession (mise à jour d’une arnaque vieille comme le monde) qui s’apparente à de la manipulation mentale à grande échelle. Gourou montre comment les victimes consentantes de Matthieu sont, sans s’en rendre compte, forcées de se ruiner pour être « sauvées ». Le film, efficace dans la montée graduelle de l’angoisse, est avant tout un véritable « Pierre Niney Show » : de toutes les scènes, l’acteur, qui est à l’origine du projet, incarne cet « empereur français du bullshit » comme un manipulateur pathologique, égocentrique, toxique, terriblement susceptible et dénué d’humour. Le genre de nouveau riche arrogant qui prend des bains de glace à l’extérieur en plein hiver ! Pris dans un dangereux engrenage, il se rend compte, trop tard, que sa seule réelle influence est d’avoir donné à tout le monde – ses followers les plus déséquilibrés, son chauffeur – l’envie irrésistible de devenir eux aussi des « influenceurs » richissimes. Triste constat générationnel d’une société qui a érigé l’exploitation des esprits fragiles non pas en art, mais en business lucratif.