Cinergie : Comment vous est venue l'idée de faire ce film ?
Gaya Jiji : La genèse de ce film part de la fin de Mon tissu préféré, mon premier film que j'ai tourné en 2017. À la fin de ce film, lors de la scène finale, la protagoniste dit adieu à son pays ravagé par la guerre. C'est comme si Selma, le personnage de ce deuxième film continuait le trajet de Nala. Même si ce sont deux femmes très différentes, avec une histoire très différente.
C. : En ce qui concerne l'écriture, vous avez co-scénarisé ce film. Pourquoi et comment ?
G. J. : J'ai travaillé avec trois coscénaristes différents. Le plus gros du travail s'est fait avec Sarah Angelini, avec qui je travaille aussi pour mon troisième projet. L’écriture a pris beaucoup de temps et l'aide de Sarah a été très précieuse, surtout pour le côté « histoire d’amour » du film. C'est un film qui parle de l'exil, mais c'est aussi un drame sentimental.
C'était très complexe d'écrire cette histoire, parce qu’on pouvait rapidement tomber dans le cliché ou le misérabilisme. Donc, il fallait travailler très finement cette histoire d'amour.
C. : Qu'est-ce qui était le plus important pour vous, parler de l'exil, de la réalité de cette femme réfugiée, ou de son histoire d'amour ?
G. J. : Les deux sont liés. Le point de départ, c'est l'exil, la guerre ; c'est ce qui a poussé cette femme à partir. C'est ce contexte politique qui crée tout. Mais je n'ai pas voulu faire un film qui traite de l'exil sous l'angle d'un processus de demande d'asile ; je voulais parler de l'être humain, des rapports humains, qu'on se demande : «Qu'est-ce que c'est qu’être étranger ?», « Qu'est-ce qu'on ressent en partant dans un autre pays, en laissant notre pays d'origine derrière nous ? » C'est tout ça que je voulais traiter. Les deux parties sont très liées. Ce personnage fait une sorte d'odyssée. Elle va se redécouvrir en exil. Elle va apprendre des choses sur elle-même. Ça va être une résilience, une découverte d'elle-même. Ça va aussi être une sorte de délivrance. C'était surtout de cela que je voulais parler. Cette histoire d'amour montre que n'importe qui peut être étranger à un moment donné, et que l'autre, c'est nous. Et nous, nous sommes l'autre. Ces deux personnages, qui sont très différents et qui viennent de milieux très différents, se rassemblent par leur humanité, par leur solitude. Il y a des points communs entre eux. Donc, pour moi, c'était ça : il s'agissait vraiment de parler de l'être humain et de l'intimité par le biais de l'exil.
C : Comment s'est passé le travail avec Zar Amir?
G. J. : J'ai décidé de travailler avec elle après l'avoir vue dans Les Nuits de Mashhad d'Ali Abbasi. J’ai décidé que c’était elle et pas une autre. Il y avait l'obstacle de la langue, parce qu'elle parle persan alors que Selma est syrienne et donc parle arabe, mais, en même temps, je ne voyais pas une autre actrice pouvant interpréter ce rôle.
On s'est d’abord rencontrées, on a beaucoup parlé du personnage. On était d'accord pour dire que Selma est une femme très forte et très fragile à la fois.
Après, on a travaillé sur la manière dont elle allait apprendre le texte en arabe.
Je pense que ce qui nous a beaucoup aidées, toutes les deux, c’est le fait qu’on soit toutes les deux exilées : on est parties de notre pays d'origine. C'est quelque chose qui nous a vraiment rassemblées et aidées à travailler.
Après, je devais mettre Zar dans l’ambiance de la vie en Syrie. Donc, je lui ai envoyé des chansons en arabe, des poésies. Je lui ai beaucoup parlé de la Syrie.
Je lui ai envoyé des photos pour qu'elle vive un peu dans ce pays pendant un moment.
Zar, c'est quelqu'un qui travaille beaucoup ; son personnage est exigeant et pose beaucoup de questions. Bien sûr, il y avait de la place pour l'improvisation.
Mais on est vraiment partis d'une base assez solide pour définir son personnage, comment elle réagit, comment elle bouge même. Et puis, c'est un personnage basé sur l'expression, les émotions intériorisées. Et ça, Zar, elle peut l’interpréter d'une façon incroyable.
On a aussi beaucoup travaillé sur le silence et le regard. Pour moi, c'était un film où le regard occupe une grande place. Il y a des non-dits qui se traduisent à travers le regard.
C. : En ce qui concerne la construction du personnage, Zar disait qu'en tant que réalisatrice, elle aurait voulu elle-même faire son propre récit, le mettre en image. C'est un peu ce qui s'est passé dans votre film?
G. J. : C'est vrai, Zar est en train maintenant de préparer un film qui parle de son propre récit. Quand on y pense, c'est vrai que dans ce film, c'est un peu son histoire à elle, même si elle est très différente. C'est aussi mon histoire, même si mon histoire aussi est différente. Ce n'est pas une autobiographie, mais ça reste un film très personnel, car c’est sûr qu'elle a vécu beaucoup de moments que Selma a aussi vécus. Elle aussi a fait la demande d'asile. Elle sait ce que c'est d'être exilé, ne pas pouvoir rentrer dans son pays.
En travaillant sur le film, on s’est dit que c'est son histoire à elle, c'est mon histoire et c'est l'histoire de beaucoup de femmes.
Mais l'exil, c'est aussi la séparation avec sa famille. Dans ce cas-ci, c’est la séparation de Selma et son fils qu’elle ne voit plus, qu'elle ne voit pas grandir.
C’est une femme qui laisse son fils, dont le mari a disparu dans les geôles du régime, elle ne sait pas s'il est vivant ou pas, elle veut vivre, mais en même temps, elle a dû laisser des choses et des êtres très précieux. Le but était de montrer le combat de cette femme qui a aussi l’envie de construire une nouvelle vie.
C. : Et par rapport aux autres comédiens, comment ça s'est passé ? Comment avez-vous construit la relation entre eux ?
G. J. : En ce qui concerne Alexis Manenti, qui joue Jérôme, je l'avais découvert dans « Les Misérables », où il joue un rôle complètement différent.
Mais après, je l'ai vu dans « Le Ravissement », donc j'ai vu quelque chose de retenu, en même temps, beaucoup de fragilité, de sensibilité. C'est ce qui m'a vraiment encouragée à le choisir pour jouer le rôle de Jérôme.
Le personnage de Jérôme est un personnage très complexe parce que c'est quelqu'un qui est dans la retenue, qui ne parle pas beaucoup, mais en même temps, il doit exprimer beaucoup de choses par le silence, par le regard, par des expressions de visage très minimalistes. On a beaucoup travaillé là-dessus, il faut vraiment être dans quelque chose de minimaliste, mais en même temps, montrer la complexité du personnage qui a une vie qui semble parfaite, mais ce n'est pas la vie qu'il a envie de vivre.
Même dans la vraie vie, c'est quelqu'un qui est assez silencieux, qui est dans la retenue, mais on voit qu'il dégage quelque chose de vraiment très profond. C'est quelqu'un qui a une vie intérieure très riche. Ça nous a beaucoup aidés.
En ce qui concerne Amr Waked, c'est une grande star dans le monde arabe. Lui aussi, il a dû quitter son pays, l'Égypte, parce qu'il était opposant du régime d'Al-Sissi. Il est aussi réfugié politique.
Je ne savais pas qu'il vivait en France. Quand je l’ai su, j’ai décidé de lui proposer le rôle, parce que c'est un acteur que j'aimais beaucoup. Je suivais son travail quand il était en Égypte. C'est quelqu'un avec un charisme incroyable et un visage très expressif. Il a rapidement accepté le rôle. Amr, c'est un acteur qu'on n'a pas besoin de diriger. Parfois, je lui disais juste un mot ou une phrase, et là, je voyais qu'il dégageait quelque chose d'extraordinaire.
C. : Quand Iyad, le mari de Selma, accuse Jérôme d'avoir profité de la situation, c'est un moment charnière du film.
G. J. : Oui, un moment qui porte plusieurs choses en même temps. D'abord, il demande à sa femme de traduire à Jérôme, il parle de ce qu'il a vécu en prison, alors que Selma avait refusé d'écouter ça avant. Mais lui, il avait besoin d’en parler.
À ce moment-là, c’est comme s’il l'oblige à entendre ce qu'elle avait refusé d'entendre. Il raconte l'histoire de la place qu'un mort peut laisser. À ce moment, c'est Jérôme qui devient l'étranger des trois. D'abord à cause de la barrière de la langue, mais aussi, car d’une certaine façon il lui dit « tu n'as pas ta place dans cette tragédie » et surtout qu’il a tout compris. Les deux hommes échangent leur rôle. Jérôme devient étranger face à Selma et son mari.
C. : Et il laisse à Selma la liberté de choisir son avenir.
G. J. : C'est un personnage qui porte beaucoup de noblesse. Il lui dit « je vais libérer la place ». Parce qu'il a compris que l'histoire d'amour qui existait entre lui et sa femme est brisée. C'est comme s'il disait à sa femme « tu n’es plus obligée de te sentir loyale envers moi. Tu es libre ».
C. : Leur histoire a été brisée, non pas par un conflit entre eux, mais par la torture et l'emprisonnement.
G. J. : Oui, l'histoire a été brisée par tout ce qui est autour, par le contexte politique qui est autour de la guerre, l'exil, la prison, l'enfer qu'il a vécu en prison. C'est ça qui a brisé cette histoire. Je n'ai pas voulu montrer l'homme oriental qui va se comporter d'une façon très violente vis-à-vis de sa femme, au contraire, c’est quelqu'un qui se comporte avec beaucoup de noblesse. Il comprend qu'il n'y a plus de place pour lui et que ce n'est pas à cause d'elle ou à cause de lui, c'est à cause de tout ce qui s'est passé.
C. : Un autre passage très émouvant c’est quand Selma met de la musique et qu'on entend Asmahan, une chanteuse syrienne. Est-ce que vous pouvez nous parler de ce moment?
G. J. : C’est un moment de nostalgie. Là où on voit une grande partie de la vie de Selma défiler à travers les photos et à travers la musique. Mais c'est surtout le moment où elle a trouvé une chambre à elle. C'est la première fois qu'elle a une chambre à elle.
Et cette séquence est accompagnée avec la voix de cette chanteuse qui était une grande chanteuse syrienne qui a fait sa carrière en Égypte. Et c'est une chanson qui parle de la nostalgie, justement.
Elle revit des moments de sa vie dans son pays natal, et en même temps elle met les bases de sa nouvelle vie. J’ai choisi cette chanson pour la voix nostalgique de cette chanteuse. C'était une femme incroyable, une grande figure féminine des années 40 et 50 du monde arabe. C'était une femme très libre aussi, qui a brisé beaucoup de tabous.
C. : En ce qui concerne l'image, comment avez-vous travaillé? Est-ce que vous avez donné des films à voir à votre chef opérateur?
G. J. : Avec Antoine Héberlé, mon chef-op, c'est notre deuxième collaboration. On a déjà travaillé sur Mon tissu préféré. Donc on se connaît bien, on se comprend bien.
On avait décidé de partir avec une mise en scène assez sobre. Je ne voulais pas une mise en scène sophistiquée parce que c'est un film basé sur les sentiments, sur des moments de silence, sur des regards, sur le jeu des acteurs. On avait décidé de partir sur une mise en scène assez sobre.
Je voulais en fait, au premier tiers du film, où il y a le voyage, l'urgence de Selma, d'être dans des couleurs un peu plus fades que le reste. Et au fur et à mesure du film, les couleurs vont prendre plus de force parce que pour moi, elle devient plus visible et tout devient plus visible aussi pour elle.
Au début, on voit la ville de Bordeaux un peu floue parce que cette ville n'existait pas encore vraiment pour elle. Et au fur et à mesure, quand elle trouve sa place dans cette ville, les couleurs deviennent plus chaudes et tout devient plus existant pour elle. Comme elle aussi, elle devient plus existante pour les autres et pour le décor qui est autour d'elle.