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Eric Van Beuren, de Téléchat à l'écriture, une mémoire vivante du cinéma belge

À 83 ans, le producteur a publié ses mémoires, revenant sur un parcours marqué par l’amitié, l’expérimentation et l’engagement collectif, au moment où le cinéma belge s’interroge sur ses modèles. Un récit généreux et accessible, riche en anecdotes, qui éclaire de l’intérieur plus d’un demi-siècle de cinéma.

La rencontre a lieu chez lui, à Waterloo, dans la foulée de la parution de Le film est à 20 heures. Dans ce livre de souvenirs, Eric Van Beuren retrace un itinéraire étroitement lié à la structuration du cinéma belge francophone à partir des années 1970, dans le sillage des figures fondatrices que furent Paul Meyer et André Delvaux. Si le grand public connaît Téléchat, série  culte des 1980, le nom de son producteur reste avant tout familier aux professionnels du secteur. C’est précisément ce décalage entre une œuvre populaire et une trajectoire restée plus discrète que ses mémoires viennent aujourd’hui éclairer.

À 83 ans, Van Beuren parle librement, parfois en zigzag, mais toujours avec lucidité. Ces détours racontent un homme qui n’a jamais suivi un parcours linéaire. Car avant le cinéma, il y a eu le sport : joueur de hockey sur gazon de haut niveau, il a fait partie de l’équipe belge aux Jeux olympiques de Tokyo en 1964. Une expérience fondatrice qui a façonné son rapport au collectif, à l’effort et à la loyauté. “La base de cette biographie, c’est l’amitié, et le travail d’équipe, tant en sport qu’en cinéma. Quand une équipe n’est pas à l’aise, une compétition et un tournage ne peuvent vraiment bien se dérouler.”

Une autobiographie fragmentée

Ni récit chronologique classique, ni exercice d’autocélébration, Le film est à 20 heures avance par fragments. Van Beuren y convoque souvenirs, anecdotes et figures marquantes du cinéma belge et français, parfois relayés par une voix inattendue : celle de Marcel, son chien, devenu narrateur. Un procédé qui lui permet de déplacer le regard, de dire autrement ce qui relève autant de l’intime que du professionnel.

Van Beuren raconte plus de cinquante ans de cinéma et de télévision, à travers le regard d'un producteur attaché au dialogue et à l’idée que le septième art se construit d’abord dans la relation aux autres. “À un moment donné, je me suis rendu compte que j’étais aussi un employeur. Il y a donc des amitiés qui dérapent, des gens qui deviennent amis pour avoir ou garder un boulot.”

De l’image à la production, presque malgré lui

Formé à l’IAD comme cadreur, passé par les actualités filmées de Belgavox, Eric Van Beuren ne se destinait pas à la production. Il y arrive par nécessité, en compagnie d’Henri Xhonneux (futur co-créateur de Téléchat avec Roland Topor), avec lequel il fonde Aligator Film en 1973. “La production ne m’a jamais attiré comme finalité. J’y arrive parce que les producteurs en place ne sont pas sur la même longueur d’onde que nous.”

Peu à peu, il abandonne l’image, non sans un certain manque. “Avec le recul, je me rends compte que j’ai souffert d’un manque de reconnaissance artistique.” Ce manque, l’écriture semble aujourd’hui le combler. Seul face à la page, Van Beuren retrouve une reconnaissance personnelle. “L’écrivain est seul. On n’écrit pas à deux ou à trois. À présent, ce manque s’efface.”

Cette sensibilité ne vient pas de nulle part. Arrière-petit-fils de Joseph Plateau, figure fondatrice de l’illusion optique, Van Beuren a grandi dans un environnement où le dessin, l’image et le cinéma faisaient partie du quotidien. Son père, graphiste pour les cinémas bruxellois, fut aussi dessinateur judiciaire avec Hergé, à qui il lança un jour, sur le ton de la plaisanterie, qu’il ferait mieux d’abandonner le dessin. Une remarque dont le créateur de Tintin ne lui tiendra jamais rigueur.

Téléchat, une épopée hors norme

Si Téléchat a marqué les esprits, c’est aussi car la série a largement dépassé le cadre de la télévision jeunesse. Conçue comme un objet libre, absurde et irrévérencieux, elle est diffusée sur Antenne 2 (l'ex France Télévisions) et vue par des millions de téléspectateurs. Son succès dépasse rapidement les frontières : Téléchat est vendue et montrée dans de nombreux pays, se retrouvant même sélectionnée aux Emmy Awards, face notamment au Muppet Show.

L’épopée est jalonnée d’anecdotes révélatrices de son caractère atypique. Lors de la vente aux États-Unis, une quarantaine d’épisodes sont refusés pour une raison pour le moins cocasse : le décolleté de Lola, l’autruche, jugé trop suggestif. Roland Topor répond alors à la télévision américaine avec un humour ravageur, rappelant qu’il n’avait “jamais confondu une femme et une autruche”.

Des œuvres populaires et des paris singuliers

Le parcours de Van Beuren ne se résume toutefois pas à Téléchat. À travers Aligator Film, toujours actif aujourd’hui, il accompagne des projets très divers, du long métrage Souvenir of Gibraltar, réalisé par Henri Xhonneux et porté notamment par Annie Cordy et Eddie Constantine, à Marquis, œuvre radicale devenue culte. S’y ajoutent une fiction rare sur le cyclisme (Les Roues de la fortune), le film Pleure pas Germaine ou encore la saga télévisée Les Maîtres de l’orge, écrite par Jean Van Hamme, qui rencontrera un large public. Des projets hétérogènes, unis par un même goût du risque et de l’expérimentation. “Ce qui différencie un film de genre, ce n’est pas le sujet, mais la manière de raconter et de réaliser.” Une réflexion qui l’amène à poser un regard singulier sur le cinéma belge : “Pour moi, Rosetta est un film de genre !”

Treize ans de commission : décider et refuser

Président de commission d’aide au cinéma pendant treize ans, notamment au court métrage et au Film Lab, un dispositif dédié aux projets expérimentaux, Van Beuren garde un souvenir contrasté de cette période. “Dire non à quelqu’un, c’est extrêmement compliqué”, dit-il, rappelant que derrière chaque projet refusé se cache un parcours humain. Il insiste sur l’importance de la manière, de l’accompagnement, du dialogue avec les auteurs, mais pointe aussi les limites structurelles du système. “On juge dans une même commission une comédie, un polar, un film d’animation. C’est impossible de les évaluer de la même façon.” Il évoque également une idée restée sans suite : intégrer la voix du public. “Il ne s’agit pas, précise-t-il, de soumettre les choix artistiques à l’audience, mais de rappeler que les films sont destinés à être vus. Le public est le premier consommateur.” Un constat qui résonne avec les débats actuels autour de la sélection, de la diversité des formes et de la saturation des commissions.

Du Faux Soir à la fiction

L’écriture ouvre donc aujourd’hui un nouveau chapitre. Car après ses mémoires, Eric Van Beuren travaille à un roman, Pourquoi et comment j’ai tué John et Bob Kennedy, une fiction nourrie de détours autobiographiques. Le récit évoque notamment l’épisode du Faux Soir, faux numéro du quotidien Le Soir diffusé clandestinement en 1943, que Van Beuren aborde dans son livre. Un écho à l’actualité, alors que cette histoire fait aujourd’hui l’objet d’une adaptation cinématographique belge réalisée par Michaël R. Roskam. L’écriture est devenue un besoin quotidien. “C’est à la fois un plaisir et une nécessité.” Avec Le film est à 20 heures, Van Beuren ne clôt pas seulement un parcours. Il transmet une mémoire, celle d’un cinéma belge en construction, porté par des équipes, des amitiés et une certaine idée du collectif. Dont les formes restent, aujourd’hui encore, à réinventer. 


Eric Van Beuren, Le film est à 20 heures"(Souvenirs amusés d'un cinéaste cynophile), Éditions Asmodée Edern, 328 pages.