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Chacun son cinéma : les soixante ans de Cannes

Pour célébrer les soixante ans du célébrissime Festival de Cannes, son président, Gilles Jacob, devenu lui aussi une figure emblématique, a eu la bonne idée de ne pas se lancer dans une entreprise rétrospective et nostalgique, mais plutôt de se tourner vers le futur en mettant sur pied une œuvre atypique et ambitieuse. Chacun son cinéma est signé par trente-trois cinéastes, habitués de la Croisette (mais pas tous couronnés de la Palme d’Or) et présente de facto la meilleure synthèse possible du cinéma d’auteur actuel.

Les seules contraintes : livrer un segment de trois minutes et traiter, de près ou de loin, de la salle de cinéma. De plus, chaque cinéaste n’a découvert l’œuvre des autres que le soir de la projection, unique et hautement événementielle, du vingt mai dernier.

Dès lors, le film a les défauts de ses qualités. Si on y retrouve un large panel de sensibilités, voire de conceptions du cinéma, elles finissent fatalement par rentrer en conflit. De plus, comme personne ne s’est concerté, le tout conserve un aspect brouillon, qui est le pendant d’une fraîcheur certaine. Ainsi, selon vos goûts, le pire côtoie le meilleur. Les films les plus réussis sont ceux qui ambitionnent simplement de rendre l’émotion ressentie dans une salle obscure (qu’il s’agisse d’une magnifique salle à l’abandon chez Hou Hsiao-Hsien, d’un cinéma ambulant au cœur du Congo chez Wim Wenders, ou des souvenirs cocasses du cinéphile Nanni Moretti, délivrés face caméra). Le film de “nos” frères Dardenne est de ceux-là. Dans cette poignée d’images, on retrouve sans peine quelques constantes de leur œuvre : l’attention portée à filmer le corps (ici les mains d’un jeune pickpocket) et une fin ouverte. On se réjouit, en outre, d’y retrouver Emilie Dequenne, huit ans (déjà!) après son prix d’interprétation pour Rosetta, en train de regarder un film de Robert Bresson au cinéma Le Parc de Liège !

On trouve aussi des scénettes, qui vont de l’intime (Tsai Ming-Liang) au burlesque (Elia Suleiman, Roman Polanski) en passant par l’étrange (Lars von Trier préfigurant son Direktor). Malheureusement, certains ont sauté à pieds joints dans le mauvais goût, tel Amos Gitaï tentant un parallèle bien trop expéditif entre Varsovie en 1936 et Jérusalem aujourd’hui, ou Michael Cimino, qui nous offre un grand n’importe quoi limite vulgaire. En la matière, la “Palme” revient à Youssef Chahine, dans une célébration de lui-même recevant à Cannes un prix pour l’ensemble de sa carrière !

Mais soit, cela ne gâche pas le plaisir, au contraire peut-être, car le but est atteint. Le film, qui sort en DVD, célèbre le plaisir du cinéma et offre un magnifique panorama des talents en activité à travers le monde entier. Loin des paillettes et du glamour qui font aussi sa renommée, Cannes remplit donc une vraie mission de Festival de Cinéma, et fera le bonheur de tous les cinéphiles et de leur Home Cinema avec, outre ceux cités plus haut, le concours de Théo Angelopoulos, Olivier Assayas, Bille August, Jane Campion, Chen Kaige, les frères Coen, David Cronenberg, Manoel de Oliveira, Raymond Depardon, Atom Egoyan, Alejandro Iñárritu, Aki Kaurismäki, Abbas Kiarostami, Takeshi Kitano, Andrei Konchalovsky, Claude Lelouch, Ken Loach, Raúl Ruiz, Walter Salles, Gus Van Sant, Wong Kar-wai et Zhang Yimou. Une liste qui se pose là !